
Obésité mentale?
La psychanalyste française Catherine Grangeard est spécialiste des problèmes du poids et du comportement alimentaire. Depuis 7 ans elle est dans l’équipe d’un chirurgien qui fait des gastroplasties(intervention au cours de laquelle on pose un anneau qui enserre la partie supérieure de l’estomac et le divise en deux, ce qui règle l’ingestion de la nourriture). En février l’année courante en France est paru son livre : « Obésités. Le poids des mots. Les maux du poids », Ed Calmann Lévy, 2007. Récemment, lors d’un séminaire avec des collègues bulgares, Mme Grangeard a présenté son expérience et ses conceptions théoriques pour cette « épidémie » moderne qui s’étend de plus en plus.
- Votre livre est peut-être la première « vue » d’un psychanalyste sur les problèmes de l’obésité et les personnes qui en souffrent.
- Les psychanalystes d’ordinaire ne sont jamais consultés pour des problèmes de poids, classiquement les gens vont voir un médecin qui les met au régime et qui ensuite leur demande un effort de volonté. Or, la volonté en ce domaine-là ne peut pas tout, en d’autres domaines non plus, je présume. Et les personnes entrent dans un cycle que je définie ainsi: privation-frustration-transgression. Car on ne peut pas tenir quelque chose qui est de l’ordre de la privation et de la frustration en permanence, tout le temps, toute une vie. Et le patient à un moment donné lâche le régime diététique et reprend le poids, voire même le dépasse. Et on sait que 5 ans après avoir commencé un régime, 95% des gens sont revenus à leur poids initial ou l’ont dépassé. Comment éviter tout cela ? En allant voir à quoi sert le poids. Car l’obésité est un symptôme, et il a sa raison d’être, il est intelligent, il vient résoudre un problème au démarrage. Je vais vous donner un exemple – très souvent une personne a pu mettre en oeuvre une façon de grossir pour se protéger, c’est un rempart qui met à distance les autres. Pourquoi faire mettre à distance les autres ? Plusieurs choses – mettre à distance sexuellement, par exemple. Si je suis grosse, pour une femme, je suis moins dans les canons de la beauté classique et donc je me protège du désir trop agressif. Parmi les obèses il y a une surreprésentation en pourcentage des personnes qui ont subi des abus sexuels dans l’enfance ou d’autres formes de violence physique ou verbale. Autre cas de figure – mettre un rempart pour éviter qu’on pénètre trop, « protéger mon moi profond », s’il s’agit de l’intrusion psychique d’une mère, par exemple.
- Y- a-t-il d’autres facteurs, hormis l’enfance, qui peuvent déclencher des symptômes pareils ?
- Bien sûr. On parle d’obésité dont les causes sont dans l’enfance, mais on constate d’autres obésités qui ont des causes surtout dans les événements de la vie – la réponse par la nourriture au stress, aux chocs divers et variés. Parce que la nourriture est un refuge et une compensation en même temps et on le constate tout le temps. Quand quelque chose ne va pas, que font les gens? Ils prennent un bout de chocolat, une « petite douceur » comme on dit en français. Et cette « petite douceur » pour la grande majorité des gens - ça va aller, parce que la limite peut être posée. Mais pour les personnes qui sont dans l’addiction, petit à petit la limite ne peut pas être posée et ils entrent dans le cycle de la dépendance à l’objet de l’addiction. Donc, les personnes qui vont trouver dans la nourriture la meilleure compensation n’ont pas toutes dans l’enfance la source, mais en revanche - il y a ce rapport à la limite, qui est très particulier et une destructivité du corps. Et je pense que tout comme n’importe qui ne peut pas devenir alcoolique, n’importe qui ne peut pas devenir obèse, non plus.
- Dans votre livre vous mettez un parallèle intéressant entre l’obésité et les pathologies d’addiction.
- Je compare avec les pathologies d’addiction comme celle de l’alcoolisme. Elle n’a pas, bien évidemment, le même effet psychique, mais en revanche a les mêmes causes. Nous avons remarqué également que chez les personnes en obésité il y a plus de parents alcooliques que dans la moyenne de la population. Comme si l’oralité avait été déplacée. La personne a transféré sur la nourriture quelque chose qui dans son enfance était de l’ordre de la boisson, du liquide, pour l’un de ses parents. Et comme elle avait souffert de l’alcoolisme de son père ou de sa mère, elle ne pouvait pas prendre le même symptôme, mais elle en a pris un assez proche, avec une proximité importante. Les personnes qui sont dans l’addiction - qu’elle soit au niveau de la nourriture ou de l’alcool (c’est pareil) petit à petit ne peuvent pas se limiter et elles entrent dans le cycle de la dépendance à l’objet de l’addiction. Ce qui signifie qu’on attribue à un objet extérieur à soi ce pouvoir de nous faire du bien, de nous aider. Donc quand ça ne va pas, on croit que la compensation on la trouve dans la boisson, dans la nourriture ou dans la cigarette – « ça va me faire du bien », « ça va me détendre », etc. C’est cette illusion qui est attribuée à un objet extérieur et à tel objet, pas un autre. S’en priver c’est compliqué et il devient alors extrêmement difficile de s’en sortir. Et il y a besoin d’autre chose que de la volonté, alors il ne suffit pas de faire appel à la volonté. Puisque les médecins vont vous dire : « Mais écoutez, faites un effort, retenez-vous, mangez moins, si vous avez envie d’un chocolat, prenez une pomme ou un verre d’eau. » Tous ces conseils de diététique sont naturellement de bon sens, mais en revanche tout ça c’est dans le conscient. Inconsciemment le psy va faire comprendre à une personne que « vouloir » et « désirer » ce n’est pas pareil. On peut vouloir perdre du poids et continuer à se protéger. Et tant que votre thérapeute ne vous aidera pas à faire la différence entre le vouloir et le désirer, vous aller avoir une culpabilité de ne pas respecter les conseils de diététique qu’on vous donne.
- C’est-à-dire que dans la cure de l’obésité le traitement purement « corporel » ne suffit pas ?
- Une approche strictement somatique ne convient pas. Tout comme personne ne soignerait un anorexique sans s’occuper de ce qu’il y a dans sa tête. Personne ne soigne plus les alcooliques en leur disant: « Mais arrêter de boire, mon bon Monsieur !» Et plus je vais dans l’expérience, plus je pense que l’obésité mentale sera un concept qu’on va développer demain et après-demain et qu’il est nécessaire de développer l’obésologie comme on a développé l’alcoologie.
- Est-ce que l’obésité est un problème uniquement individuel, personnel, alors qu’elle a tendance à se globaliser de plus en plus ?
- C’est un problème autant de l’individu que de la société. L’Organisation Mondiale de la Santé l’a classé fléau numéro 5. Aujourd’hui on meurt plus de surpoids que de la faim. Il existerait 300 millions d’adultes obèses dans le monde, dont un tiers dans les pays en voie de développement. Deux millions et demi de morts par an sont dues à des suites de l’obésité. Mais l’obésité ne pourrait pas être si répandue dans le monde contemporain, s’il n’y avait pas la proposition, la surabondance de propositions d’achats, de nourriture, de grignotage et de soda. Parce que moi je vous ai offert un verre d’eau, mais c’est rare, d’ordinaire on vous offre un coca-cola. En Afrique, la raison pour laquelle la population devient en obésité, c’est qu’on boit moins d’eau que de soda. La boisson « eau » n’est plus à la mode, c’est rare d’offrir à quelqu’un un verre d’eau. Mais le verre de coca – il y a 7 morceaux de sucre là-dedans.
Aujourd’hui nous mangeons des trucs beaucoup plus gras, beaucoup plus riches en calories et nous nous dépensons moins. Le corps stock. Le corps n’est pas fait pour une vie aussi sédentaire,avec autant de nourriture. Les publicités à la télé nous donnent envie principalement de consommer tout le temps. Et l’être humain doit être très, très fort, pour résister. Ce ne sont même pas de propositions, ce sont des incitations à consommer constamment, même sans avoir ressenti de la faim.
- Votre message pour notre auditoire ?
- Si vous vous rendez compte que vous avez une tendance de plus en plus à compenser avec la nourriture, il faut que ça vous interroge, parce que prévenir c’est mieux que guérir. Et on ne prend pas des tas de kilos en quelques jours, en quelques semaines, en quelques mois, non – ça prend des années. Et j’invite les gens à aller parler avec un psy pour pouvoir mettre des mots à la place de mettre un objet – nourriture, alcool et autre. Et j’insiste aussi sur la notion du « bon moment ». Il faut quand-même que dans une vie ce soit le bon moment, ce n’est pas parce que votre médecin vous dit que vous allez avoir un problème avec la colonne vertébrale, cardiaque ou diabète. Il faut que vous décidiez que c’est le bon moment pour résoudre ce problème.