
La psychanalyse est une voie du singulier à l’universel
Elle est du côté du "pourquoi" de l’existence
Christian Hoffmann est professeur de psychopathologie à l’Université, où il dirige un laboratoire de recherche clinique sur la violence d’adolescence et sur la question de la désexualité d’aujourd’hui. Il est psychanalyste depuis 30 ans. Il voyage beaucoup dans le monde à cause de ses tâches et engagements professionels, qui l’ont amené chez nous, où il a fait une conférence à l’Université de Sofia devant un auditoire d’étudiants, de psys et de spécialistes dans le domain du psychisme et de la nature humaine.
- Vous êtes pour la première fois en Bulgarie et vous trouvez que chez nous, comme dans tous les pays qui s’ouvrent à la démocratie, il y a une place pour la psychanalyse. Mais aujourd’hui elle est fortement critiquée à l’Ouest...
- Premièrement, la psychanalyse a été toujours critiquée. Et deuxièmement, ce ne sont que de très vieux arguments qui donnent l’apparence de la rationalité. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que les neurosciences (avec l’imagerie médicale cérébrale, par exemple) critiquent un peu plus la psychanalyse du côté scientifique. Mais ainsi s’ouvre un champs de débat. Et dans certains pays, comme l’Allemagne et les Etas-Unis, on a compris qu’il y avait un débat possible et même – souhaité, avec la psychanalyse. Parce que certaines découvertes ne contredisent pas les découvertes Freudienne, même - au contraire . Il y a des mouvements homosexuels qui critiquent également la psychanalyse sur la norme sociale, qu’elle soutiendrait. Mais la psychanalyse ne tienne pas à une norme sociale, elle ne prêche pas des normes sociales, c.à.d. - quelque chose de normative, consérnant les rapports des sexes. La psychanalyse est ataquée aussi par les sciences sociales sur la question de l’identité sexuelle. Mais ce que nous pouvons réaffirmer de la psychanalyse, c’est par exemple tout de suite ce que Freud disait : »La psychanalyse ne peut pas dire ce que c’est qu’une femme, ce que c’est qu’un homme.» Il n’y pas d’identité sexuelle, définie par la psychanalyse. Ce qui intéresse la psychanalyse, c’est comment une petite fille devient une femme, comment un petit garçon devient un homme. Et ce que nous apprenons des adolescents, que nous consultons et qui sont justement dans ce temps de la construction de leur sexualité, c’est que c’est pas si évident que ça, c’est que - c’est pas si facile que ça, dans une société moderne comme la nôtre, pour un adolescent et pour une adolescente de construire une subjectivité sexuée aujourd’hui. C’est ça qu’il nous disent. Et le pédiatre anglais Winnicott disait : »L’adolescence est le baromètre du social. » Donc – ce que les ados viennent nous partager aujourd’hui, c’est ça que nous pouvons transmettre – c’est énormément difficile aujourd’hui pour eux de se construire comme être humain masculin et féminin. On pouvait avoir des témoignages cliniques très intéressants, par exemple - les adolescents ont une sexualité de plus en plus précoce et dès la première relation ils essaient tout. Et les jeunes filles nous disent qu’elles peuvent se lancer dans une vie sexuelle, parfois, on pouvait dire – débridée, mais la question de la féminité ne vient que bien plus tard. Et que c’est elle qui leur posent le plus de difficultés.
- Pensez-vous que le développement de la génétique, le clonage, la transsexualité posent un défi devant la psychanalyse?
- La psychanalyse cherche le débat, elle n’est pas une doctrine, elle nécessite constamment d’être repensée avec l’évolution du social, tout en ayant quelques points, quelques orientations assez solides. Je crois qu’il faut être prudent sur ces questions de la récomposition de la famille, de la question des homosexuels, la question – homme comme femme, la question du clonage... toutes ces questions, qui font partie de ce qu’on appelle « la mutation sociale ». Moi, je constate simplement, que par exemple en Belgique ou en Espagne où on a légifiré positivement sur le mariage homosexuel, sur l’adoption des enfants, je remarque que la société espagnole ou belge ne se sont pas effondrées. Et je pense que la psychanalyse peut accompagner la mutation sociale, mais justement elle n’a pas à participer à la législation. Et c’est très intéressant d’analyser cette demande sociale, quand même, adressée à la psychanalyse. On voit bien qu’on attend de la psychanalyse quelques assurances ou quelques garanties minimales, peut-être même, surpotégeant ou protégeant l’être humain. Et la psychanalyse y répond – « L’être humain est d’abord – sexué, puis – social »... Le psychanalyste ne partage pas toutes les passions sociales. Il est en retrait, quand même, par rapport aux passions sociales, ce que lui permet de pouvoir réflechir sur leur nature, sur les sexualités différentes, par exemple.
- Les gens s’imaginent le psy comme quelqu’un qui a résolu ses problèmes, qui n’éprouve pas de difficultés...
- C’est vrai que le psy a résolu quelques problèmes personnels, quand même, qui lui permet de n’être pas dans l’empathie avec ses patients, parce que, comme on dit : »Si je me met à la place du patient – lui – où est-ce qu’il va se mettre ? » Par contre – c’est pas parce que le psychanalyste est supposé avoir résolu quelqu’unes de ses difficultés personnelles, que pour autant il serait à même de dicter ce qui serait bien pour les autres. Le psy accueille tous les patients qui s’adressent à lui, avec leurs difficultés propres et singulières et s’interroge avec ses patients, chacun individuellement, pour qu’il trouve une solution personnelle.
- Et qu’est-ce que nous propose la méthode psychanalytique ?
- Elle propose à l’être humain de se questionner, de se poser la question : »Pourquoi j’ai tellement de difficultés dans ma société démocratique, par exemple, pourquoi j’ai tellement de difficultés avec ma sexualité, dans ma famille, à fonder une famille, à devenir une femme, à devenir un homme, pourquoi ? Et comment je peux me faire aider dans mes difficultés ? » C’est à dire – la psychanalyse est du côté du « pourquoi ». Alors que d’autres sciences et d’autres techniques comme les thérapies comportementales cognitives, sont du côté du « comment » - c.à.d. d’une technique de réadaptation, de rééducation de l’être humain finalement à la norme sociale, à son environnement qui a changé, qui n’est plus un environnement naturel, mais un environnement technique, capitaliste. Je crois que c’est sur ce fil - entre « comment », « comment être plus dans la norme de la jouissance sociale d’aujourd’hui » du côté des autres psychothérapies, et un questionnement plus fondemental - du côté du « pourquoi » de l’existence, qui est celui de la psychanalyse, et ce n’est pas la même chose. Et l’être humain a le choix entre s’interroger sur le pourquoi il est malade ou s’interroger comment se débarasser de sa maladie rapidement. C’est un choix démocratique... Je crois aussi que ce que la psychanalyse peut dire, peut-être à la différence de ce qu’un philosophe, sociologue ou quelqu’un d’autre pourrait dire, c’est qu’il n’y a pas de progrès, d’évolution de l’humain tout simplement, sans conflit. Rien ne se passe de nouveau pour l’être humain sans conflit. Parce que l’être humain est forcément un être qui est dans le conflit, traversé par des conflits. Et le moyen d’avancer est dans le conflit. Mais le conflit – c’est la démocratie, aussi.
- Quels sont les avantages de la cure psychanalytique par rapport aux autres thérapies ?
- En deux mots, c’est comme le disait Héraclite déjà : »Le verbe singulier est universel ». C’est à dire - plus un être humain va vers ce qu’il a de plus singulier, de plus intime, plus il découvre dans cet intime, ce qui est l’un des objectifs des cures analytiques, de suivre le mouvement naturel de la parole chez l’être humain, qui l’amène vers sa petite enfance et vers les traumatismes de sa petite enfance, on pourrait dire, et dans ce travail-là, qui est celui de la méthode Freudienne, on va découvrir sa singularité et dans sa singularité on va découvrir l’universel.
- L’amour maternel est l’une des choses universelles. Quelque part vous l’appelez « fou », « sans limite »....Pourrions-nous en faire l’interprétation que la mère empêche inconsciemment son enfant de se séparer d’avec elle ?
- Un enfant ne peut pas quitter sa mère, si la mère, d’abord, ne peut pas se séparer de son enfant. Et elle peut se séparer, si elle trouve elle-même un peu de son bonheur ailleurs que dans l’enfant.